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Empreintes, extrait 5 : « Pouvoir »

21/06/2018
Vignette Pouvoir

Jusqu’au 20 juillet, une centaine de pièces uniques issues principalement du Fonds patrimonial des Bibliothèques de l’ULiège est exposée à la Cité Miroir. Chaque semaine, nous vous présentons quelques œuvres issues de l’exposition sur DONum, notre portail dédié à la diffusion du patrimoine de l’ULiège, qui compte actuellement déjà plus de 3 000 documents numérisés.

L’Exposition Empreintes met en valeur des manuscrits médiévaux, des incunables, des imprimés, des journaux et des cartes issus principalement des collections des Bibliothèques de l’ULiège, dont certaines pièces n’ont jamais quitté les réserves !

Les œuvres sont réparties en 8 sections :

  1. Transmission
  2. Mémoire
  3. Art
  4. Croyances
  5. Pouvoir
  6. Contestation
  7. Sciences
  8. Monde

Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir un exemplaire de La Légia issu de la section POUVOIR.

Pouvoir : l'écrit comme outil de base du pouvoir

L’histoire des relations entre l’écrit et le pouvoir est empreinte d’ambivalence, de contradictions.

Le pouvoir a toujours eu un besoin crucial de l’écrit pour légitimer son exercice, diffuser ses décisions, promouvoir ses détenteurs. Paradoxalement, l’écrit devient un danger pour le pouvoir en place qui le craint et tente de le contrôler.

Bien maîtrisé, l’écrit contribue à la mise en place et au maintien d’un pouvoir. Il permet aux aspirants de diffuser leurs idées parmi la population lettrée. L’époque contemporaine se distingue par la facilité de production et de distribution d’écrits politiques permise par les techniques industrielles. Les tendances du spectre politique se donnent corps par un nom, une définition et un programme ; chacun mis par écrit.

Une fois en place, l’écrit devient une nécessité pour les détenteurs du pouvoir : il fige les décisions, sans équivoque. « Nul n’est censé ignorer la loi », à condition d’y avoir eu accès. En mettant par écrit constitutions et lois, les États s’assurent de leur communication aux citoyens.

Les constitutions des États modernes sont imprimées dès leur vote par les assemblées, telle la Constitution belge de 1831. C’est par écrit également qu’en 1789, Louis XVI convoque les états généraux qui se mueront en Assemblée nationale constituante. Plus tôt dans l’Ancien Régime, les lois, décrets et ordonnances étaient communiqués au public sous forme d’affiches placardées, puis lues à la population. Ces décisions étaient également codifiées en recueils.

Dans les régimes autoritaires, l’utilisation du texte est indissociable de la propagande, le message poursuivant un objectif particulier (consentement, obéissance, participation). L’écrit y est lié au culte de la personnalité des leaders. Leurs écrits sont érigés au rang de vérité, à promouvoir, lire et relire, partager. C’était déjà le cas de Mein Kampf en Allemagne nazie, mais ça le sera également du Petit livre rouge de Mao en Chine, des publications attribuées à Kim Il-Sung en Corée du Nord, du Livre vert de Khadafi (Lybie) ou du Ruhnama de Niazov (Turkmenistan).

Enfin, en temps de guerre, l’autorité se montre plus craintive des écrits qui circulent. Au XXe siècle, prospectus, affiches, brochures et journaux sont mis à contribution de l’effort de guerre lors des conflits mondiaux, tels l’exemplaire de La Légia et l’affiche du maréchal Pétain.

 

 

Retrouvez ce texte en version intégrale dans le catalogue de l'exposition !

 

 

Extrait : La Légia

Liège, 23 mars 1943 (Liège, Bibliothèques ULiège, P56E).

Mai 1940 : lorsque les Allemands entrent dans Liège, la plupart des quotidiens qui y paraissent choisissent de se saborder ou prennent le chemin de l’exil. La Meuse est de ceux-là et, délaissant ses presses, réussit à publier quelques numéros depuis la France sur celles de Paris-Soir. Très vite, ses installations liégeoises sont utilisées par une équipe hétéroclite, pour partie composée d’anciens et dirigée par Alfred Scholz et le linotypiste Henri Weemaes. Non sans ironie, on choisit le titre La Légia, du nom d’un autre cours d’eau local supposé avoir donné son nom à la ville. Au fil de la guerre, ce journal devient le principal organe censuré de la Cité ardente et l’un des quotidiens les plus diffusés en Belgique occupée, sous le contrôle de la Propaganda Abteilung qui lui attribuera, en 1943, les stocks de papier de l’ancien quotidien catholique La Gazette de Liége.

Le premier numéro de La Légia paraît le 25 mai 1940, soit avant la capitulation, et feint d’abord la neutralité. Dès le 3 juin toutefois, elle affiche clairement ses sympathies pour l’Allemagne. Seul quotidien diffusé sur la place de Liège, elle écoule entre 85 et 90.000 exemplaires – un chiffre très élevé – jusqu’en 1942 avant de décliner mais de conserver néanmoins une circulation de 75.000 exemplaires environ. Ce succès s’explique davantage par la soif d’informations locales des Liégeois que par une quelconque adhésion à l’idéologie véhiculée par une feuille de qualité très médiocre. En novembre 1941, Scholz, bientôt remplacé par René Franssen, s’abouche avec René Letesson, issu de La Gazette de Liége, pour lancer la Société Liégeoise d’Éditions qui, en 1943, sera prise en main par le groupe éditorial germano-slovaque Mundus. Un directeur politique les rejoint, en la personne de Joseph Jumeau, alias Pierre Hubermont, écrivain prolétarien hennuyer actif, avant la guerre, au quotidien socialiste Le Peuple et passé, depuis lors, par le très collaborationniste Nouveau Journal. Sous l’influence d’Hubermont, La Légia adopte, fin 1941, une ligne plus wallonne et raffermit ses liens avec la Communauté Culturelle Wallonne (CCW), groupuscule collaborateur fondé par l’administration militaire allemande pour vanter la supposée proximité culturelle entre la Wallonie et la germanité. Les mêmes hommes animent alors La Légia et les organes de la CCW, Notre Terre Wallonne, Chez Nous et Wallonie. Tous ces titres disparaîtront en septembre 1944 mais nombre de leurs rédacteurs devront répondre de leurs actes devant la justice militaire.

Le numéro présenté est celui du 23 mars 1943. Il se déploie sur quatre pages et, reprenant les codes d’un quotidien classique du temps de paix, alterne les articles informatifs, purs reflets de la propagande allemande, et les rubriques de « service » (cours de la bourse, spectacles, résultats sportifs, petites annonces). On remarquera, en page 4, la publicité pour le Völkischer Beobachter, moniteur nazi, sur fond de Perron liégeois, et dans le coin inférieur droit de la « une », l’appel à s’engager dans la Légion belge « Wallonie », montée par Léon Degrelle pour combattre le communisme sur le front de l’Est.

C. Lanneau

 

« La presse censurée pendant la Seconde Guerre mondiale », disponible à l’adresse suivante (page consultée le 7 janvier 2018).

FINCOEUR Michel, « Presse de la collaboration (langue française) », in ARON Paul et GOTOVITCH José (dir.), Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale en Belgique, Bruxelles, André Versaille, 2008, pp. 345-350.

COLIGNON Alain, « Première page, cinquième colonne », in BALACE Francis (dir.), Jours de guerre / Jours Noirs, Bruxelles, Crédit Communal, 1992, pp. 7-32.

DE BENS Els, De Belgische dagbladpers onder Duitse censuur (1940-1944), Kapellen, De Nederlandsche Boekhandel, 1973.

 

 

Consulter l'intégralité de cette œuvre sur DONum

 

 

Rendez-vous la semaine prochaine autour du thème « Contestation » !

 

 

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Photographies des bannières © Jean-Louis Wertz


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